MESSAGES PASTORAUX DE MGR MARTIN POUR CE TEMPS DE PANDÉMIE


Message du mercredi 1er avril 2020 - Saint Valéry, moine de Luxeuil (622)

 

« Jésus-Christ »

 

Quand Jésus, après trente années de silence, parle pour la première fois en public et que « tous les regards sont fixés sur Lui » pleins d’une longue attente, le tout premier mot qu’Il prononce, c’est : « l’Esprit de Dieu repose sur moi. » Alors la « plénitude des temps est arrivé. »

En Jésus éclate l’espérance des pauvres qui ont cherché pendant les millénaires de l’Ancien Testament à nommer cette innommable Force qui anime tout : « vent, souffle, haleine de vie… » La voici, ne rencontrant plus obstacle ni refus en Jésus, elle montre enfin son vrai visage dans la venue du Christ. A travers le regard, les gestes, la parole, toute la vie et l’action de Jésus, elle va déployer un véritable ouragan qui mettra en pleine lumière le passé et ouvrira une ère radicalement autre. Cette Force, ce Souffle ont désormais un nom : l’Esprit du Seigneur Jésus !

 

Jusque-là, nul n’a jamais possédé l’Esprit comme Lui, « au-delà de toute mesure », mais maintenant chaque homme est invité à vivre dans la même transparence. Dès le premier instant, l’Esprit habite Jésus ; depuis le sein de Sa Mère « qu’Il couvre de Sa Puissance » jusqu’à Sa Résurrection dont Il est le dynamisme. Sa vie entière se meut sous la conduite de l’Esprit : lors de Son baptême dans le Jourdain, l’Esprit révèle au monde que c’est bien Jésus, le Messie promis, l’Agneau offert en sacrifice pour nos péchés et le Fils Bien-Aimé du Père. Puis « rempli de l’Esprit Saint, Jésus est guidé vers le désert. » Sa mission commence : sous cette puissante impulsion, Il affronte le démon, délivre ses victimes, parcourt tout le pays, opère des miracles, met en échec le mal et la mort, parle « avec autorité », manifeste partout une extraordinaire familiarité avec Dieu Son Père dont Il dévoile la manière d’être… C’est aussi dans l’Esprit qu’Il « tressaille de joie », « qu’Il pleure et frémit », qu’Il est « troublé… » Et au moment de Sa mort enfin, alors qu’Il « remet Son Esprit », son dernier soupir prélude à l’envahissement de l’Esprit sur toute l’humanité.

 

Quelles sont les mœurs de Dieu cachées sous ces faits et gestes de Jésus, qu’annonce-t-Il ? La Liberté ! Son Nom, Sauveur, Libérateur, et Son message se confondent : « l’Esprit de Dieu repose sur moi… Il m’a envoyé proclamer aux captifs la libération et aux aveugles le retour à la vue, rendre aux opprimés la liberté… Car « là où est l’Esprit, là est la liberté » et Jésus n’annonce que ce dont Il est possédé Lui-même. Son horizon est à ce point dégagé, libre, qu’Il désoriente tous les plans établis, bouscule les logiques prudentes et les calculs audacieux… Dans une religion où les responsables eux-mêmes sont « hypocrites et menteurs », où la loi du talion tient encore le haut du pavé et la haine a droit de cité, Jésus met l’Amour au-dessus de tout car la liberté est la fille de l’Amour. Mais le comble de la liberté, c’est l’amour des ennemis : « vous avez appris qu’il a été dit : tu aimeras ton prochain et tu haïras ton ennemi. Et moi, je vous dis : aimez vos ennemis et priez pour ceux qui vous persécutent, afin d’être vraiment les fils de votre Père qui est aux cieux. » Prodigieuse liberté du pardon, amour fou des hommes qui Le conduira sur la Croix, puis Sa mort elle-même, Il l’accueille dans un acte suprême de liberté. Vraiment « ce qui est folie dans le monde, Dieu l’a choisi pour confondre ce qui est sage. »

 

Ce renversement radical fait éclater la liberté de l’Esprit dans toute la vie de Jésus qui inaugure ainsi une nouvelle manière d’être et une tout autre conception de l’homme. L’anticonformisme de Jésus est absolu. Sans cesse, Il affine la conscience de son entourage pétrifié dans des lois et des institutions qui tuent la vie… Une telle attitude de liberté est une menace pour tous les principes et systèmes religieux quels qu’ils soient. Jésus a mis le feu à la loi et a allumé celui de l’Amour. Ainsi « la fin de la loi, c’est le Christ » comme Il est aussi la fin de toute religion. « La religion est nécessaire quand il y a un mur qui sépare Dieu et l’homme. Mais le Christ qui est à la fois Dieu et Homme, a renversé le mur qui les séparait. Il a apporté une vie nouvelle, non pas une nouvelle religion. » Si par Son incarnation Dieu est devenu un avec l’Homme, qu’y a-t-il en effet à « relier » ? « Le péché, c’est que l’homme pense Dieu en termes de religion, c’est-à-dire en l’opposant à la vie. » C’est exactement ce défi que cherche à lever la Prière de Jésus, suscitant les « adorateurs en esprit et en vérité… tels que les veut le Père. »

 

Mais dans la vie de Jésus, tout culmine finalement dans le bouleversement extraordinaire et le renouvellement radical qu’introduit Sa résurrection d’entre les morts. Ce qui apparaît là, c’est l’avenir pour l’homme, une liberté donnant presque le vertige : la liberté non seulement à l’égard des injustices dans le monde ou des contingences de notre vie quotidienne, mais à l’égard du pouvoir de la mort présente au cœur de notre vie. Pour ceux qui savent, au sein de la Prière, prendre conscience de cette réalité éblouissante, l’angoisse devant l’avenir a perdu sa raison d’être ; Dieu en Jésus-Christ a franchi l’abîme de la mort et de toutes nos morts ; Il nous tire dès maintenant, et à chaque invocation, hors de nos enfers vers un processus de recréation totale de l’univers et de nous-mêmes. La Pâque du Christ, c’est l’éternelle jeunesse du monde, c’est notre jeunesse retrouvée, non comme souvenir mais comme avenir. Toute la vétusté du monde est abolie, l’éternité est au cœur du temps, la souffrance et la mort sont absorbées par la vie et le sens ultime de toutes choses est révélé dans la lumière et la splendeur qui jaillissent du visage du Ressuscité. Selon les Pères, Jésus ressuscité est comme « un charbon ardent » pénétré du feu incréé de la Divinité et quiconque entre en contact avec Lui par la Prière sera embrasé lui aussi par ce feu, arraché aux limites de son moi terrestre, purifié et transfiguré peu à peu par la même gloire, brûlant de l’Amour du Seigneur ressuscité et consumé par Sa Joie… Tout est dès lors entre nos mains : si nous acceptons ce don, nous devenons avec Lui, le Fils Unique, des « fils de la Lumière. »

 

Prière de Jésus Prière du cœur de Alphonse et Rachel Goettmann aux éditions Albin Michel, p. 205-210

 

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Pour moi, la prière,

c’est un élan du cœur,

c’est un simple regard jeté vers le Ciel,

c’est un cri de reconnaissance et d’amour au sein de l’épreuve comme au sein de la joie ;

 c’est quelque chose de grand, de surnaturel qui me dilate l’âme et m’unit à Jésus.

 

Mon Ciel est de rester toujours en Sa Présence,

De l’appeler mon Père et d’être Son enfant…

 

Qu’est-ce donc de demander d’être attiré, sinon de s’unir d’une manière intime à l’objet qui captive le cœur ?

Si le feu et le fer avaient la raison et que ce dernier disait à l’autre : « Attire-moi », ne prouverait-il pas qu’il désire s’identifier au feu de manière qu’il le pénètre et l’imbibe de sa brûlante substance et semble ne plus faire qu’un avec lui ?

Voici ma prière, je demande à Jésus de m’attirer dans les flammes de Son Amour, de m’unir si étroitement à Lui, qu’Il vive et agisse en moi…

 

C’est comme si on avait mis deux petits enfants ensemble, et les petits enfants ne se disent rien ! Pourtant, moi, j’ai dit quelque chose à Jésus, mais Il ne m’a pas répondu… Sans doute qu’Il dormait !

 

Je crois bien que je n’ai jamais été trois minutes sans penser au bon Dieu…

On pense naturellement à quelqu’un que l’on aime…

 

Aux âmes simples, il ne faut pas de moyens compliqués…

En dehors de l’Office Divin que je suis bien indigne de réciter, je n’ai pas le courage de m’astreindre à chercher dans les livres de belles prières, cela me fait mal à la tête, il y en a tant ! Et puis, elles sont toutes plus belles les unes que les autres.

Je ne saurais les réciter toutes et ne sachant laquelle choisir, je fais comme les enfants qui ne savent pas lire. Je dis tout simplement au bon Dieu ce que je veux lui dire, sans faire de belles phrases, et toujours Il me comprend…

 

A des amants il faut la solitude,

Un cœur à cœur qui dure nuit et jour…

 

Aimer jusqu’à mourir d’Amour, Pensées II de Sainte Thérèse de Lisieux, le Cerf, p.58-71

 


Message du mardi 31 mars 2020 - Saint Innocent, métropolite de Moscou, apôtre de l’Amérique du Nord (1879)

 

« Jésus »

 

Jésus est ainsi debout dans l’histoire et l’ouvre à son dépassement. Depuis l’avènement de Jésus, l’histoire est un temple, temple de Sa Présence mystérieuse ; c’est seulement là qu’elle trouve son sens, devient finalement Histoire et s’accomplit en Lui, « le Libérateur du monde ». C’est le contenu étymologique du mot « Jésus » qui signifie « Sauveur » ou « Libération » ou « Salut ». Déjà les prophètes L’ont annoncé comme Celui qui prendrait sur Lui tous nos maux car en Lui « Dieu est avec nous », Emmanuel. Et c’est pourquoi « ce Nom est au-dessus de tout nom, en sorte qu’au Nom de Jésus tout genou fléchisse au ciel, sur terre et dans les enfers.

 

A Noël, Dieu entre dans l’histoire par un homme appelé Jésus, en un temps précis il y a deux mille ans, et un pays, Bethléem en Judée. A partir de l’Ascension et de la Pentecôte, Dieu est présent par le même Jésus à l’histoire, au cœur de tous les hommes, de tous les temps et de tous les pays : « l’Alpha et l’Oméga, le Premier et le Dernier, le Commencement et la Fin, Roi des rois et Seigneur des seigneurs. » Jésus, centre de moi-même et centre de l’univers, c’est en Le nommant que je me trouve donc au point incandescent de tout ce qui existe et donc de toute transformation. Mais atteindre Jésus, c’est d’abord entendre Sa question : « Vous, qui dites-vous que Je Suis ? » Et ma vie qui en balbutie la réponse est toujours renvoyée à l’Evangile où le Jésus de l’histoire me révèle les mœurs de Dieu : « Apprenez de moi… » dit-il.

 

Le connaître par une longue familiarité avec l’Evangile me permet de Le reconnaître au fond de moi, dans l’intimité du face à face qu’aucun autre enseignement ne peut remplacer. Seule l’expérience personnelle nous dira vraiment qui est Jésus. Si cette connaissance devient l’intérêt suprême de ma vie, au-delà de mes problèmes et même de mes péchés, la beauté de Jésus me saisira tout entier, elle est le secret de ma métamorphose.

 

Le connaître, c’est alors renaître toujours à nouveau vers des plans de conscience sans cesse inconnus, guérir de tous les maux, alors que peut-être on reste malade et que l’on porte les stigmates de la chute ; c’est aussi échapper à tous les esprits sous ciel, être arraché aux dangers et à la mort. Il n’est pas de problème ou de souci qui ne trouve en Lui sa réponse. Jésus ne nous sauve pas une fois pour toutes mais à chaque instant. Jamais je ne suis seul, et tout peut trouver transparence et lumière en Lui si je L’y mets. C’est là, dans le cœur de l’homme que commence aussi la transformation du monde. Le social est une dimension de la Personne, l’autre devient frère et sacrement de la Présence Divine pour moi si ma prière n’est pas une pieuse fumée d’encensoir.

 

Mais s’il est vrai que nul ne peut dire de Jésus qu’il est Seigneur sans l’Esprit Saint, nul ne peut Le connaître sans Lui, et nous n’apprenons les mœurs de Dieu que par l’action conjuguée en nous de Jésus et de l’Esprit. Dire « Jésus » dans la Prière, c’est recevoir comme Lui l’Onction de l’Esprit qui descend avec puissance sur nous pour « nous introduire dans la vérité tout entière ». Lui, l’Esprit, nous apprend Jésus, parce que Jésus est Christ, c’est-à-dire Oint par l’Esprit.

 

Prière de Jésus Prière du cœur de Alphonse et Rachel Goettmann aux éditions Albin Michel, p. 203-20

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Ton Nom est une huile répandue… (Cantique 1, 3)

 

« Jésus : miel dans la bouche, mélodie dans l’oreille, jubilation dans le cœur.

 Mais ce nom est aussi un remède…

 

L’un de nous est-il triste ? Que le Nom de Jésus lui vienne au cœur et que de là il lui monte aux lèvres : aussitôt, quand se lève la lumière de ce Nom, tout nuage se dissipe, l’azur revient. Quelqu’un s’égare-t-il, désespéré vers les filets de la mort ? S’il invoque le Nom de Vie, ne va-t-il pas aussitôt reprendre souffle et retrouver goût à la vie ? En présence de ce Nom salutaire, qui n’a jamais, comme cela se passe habituellement, gardé le cœur dur ? L’âme engourdie de somnolence ? Pleine de ressentiment ou malade de lassitude ? La source de nos larmes s’est-elle tarie ? Sitôt invoqué Jésus, ne va-t-elle pas rejaillir plus abondante et couler plus paisible ? Si les dangers nous émeuvent et nous effraient, l’invocation de ce Nom puissant ne suffit-il pas pour nous rendre confiance et chasser nos peurs ? Et si l’on est remué et ballotté par les doutes, la certitude ne resplendit-elle pas soudain à l’invocation de ce Nom lumineux ? Quelqu’un est-il dans l’adversité, près de désespérer et de défaillir, la force lui fera-t-elle défaut quand le Nom secourable retentit ? Voilà les maladies et les faiblesses de l’âme, voici le remède.

 

Enfin, il est facile de le prouver : « invoque-moi, dit-il, au jour de la détresse : je te délivrerai et tu m’honoreras » (Psaume 49, 15). Rien ne saurait aussi bien contenir la montée de la colère, modérer le gonflement de l’orgueil, guérir la plaie de l’envie, endiguer le torrent de luxure, éteindre la flamme de la convoitise, calmer la soif de l’avarice et chasser le prurit de tout désir déshonnête. Quand je prononce le Nom de Jésus, je me représente un homme doux et humble de cœur, bienveillant, sobre, chaste, miséricordieux, resplendissant de toutes les vertus et de sainteté ; et à la fois, Dieu même, le Tout-Puissant. Il peut me guérir par son exemple et me fortifier par son aide. Tout cela résonne en moi lorsque le Nom de Jésus retentit. Ainsi, de l’Homme, je reçois des exemples, et du Puissant un secours. Les exemples sont comme des essences aromatiques, le secours comme un ingrédient pour affiner les vertus ; et la préparation que je fais est un remède tel que nul médecin ne peut en faire de semblable.

 

Voici, ô mon âme, l’antidote que tu possèdes, enfermé dans le flacon qui est ce Nom de Jésus ; antidote vraiment salutaire et qui ne manque jamais à guérir chacune de tes maladies. Qu’il soit toujours sur ton sein, toujours dans ta main, afin que tous tes sentiments et tes actes soient orientés vers Jésus. Sa Parole même t’y invite : « Pose-moi comme un sceau sur ton cœur, comme un sceau sur ton bras » (Cantique 8, 6)

 

Saint Bernard de Clairvaux, Sermons sur le Cantique, 15, 6-7

 


Message du lundi 30 mars 2020 - Saint Jean Climaque, abbé du Mont-Sinaï (649)

 

« Seigneur… »

 

Dans cette lente gestation, nous découvrons dès le premier mot, que la Prière de Jésus ne peut être le produit de nos fantasmes, mais seulement, comme pour Marie qui est l’archétype de ce chemin, le fruit béni de nos entrailles fécondées par l’Esprit Saint. « Jésus est Seigneur » est une révélation, non une confection humaine. C’est le Nom qui révèle parfaitement le mystère du Christ, Fils de l’Homme, issu de l’homme et Fils de Dieu, issu de Dieu. Et la jonction des deux se fait en nous quand, visités par la grâce de l’Esprit de Dieu, nos lèvres d’homme, notre intelligence et notre cœur arrivent à dire de Jésus qu’Il est « Seigneur ». En effet, « nul ne peut dire Jésus est Seigneur si ce n’est poussé par l’Eprit Saint. » Il s’agit donc ici de bien plus que d’une « formule » ou d’une prière quelconque. La Prière de Jésus est un acte, un acte à la fois prophétique et politique. « Prophétique » parce qu’en disant « Seigneur », je suis inspiré à la manière des prophètes par l’Esprit Saint et « politique », parce que par-là, je m’engage dans une lecture radicalement nouvelle de l’histoire. L’homme, en qui vivent ces deux dimensions, entre dans la Seigneurie de Jésus et devient avec Lui enfant de Dieu par grâce.

 

Dans ce sens la Prière de Jésus est un acte, comme on le voit, inséparable en ses termes. Mais le mot « Seigneur » en est son préambule sans lequel je ne puis y entrer. Avant de pénétrer dans le saint des saints qu’est le Nom de Jésus, je dois me déchausser comme Moïse devant le Buisson Ardent, « enlever les sandales » et les « détours » de mon petit moi. Car il s’agit là d’abord d’une relation tout à fait privilégiée ! Si Jésus est Seigneur, Il ne vient pas en nombre avec qui que ce soit. Rien ne subsiste en dehors de Lui et toutes choses, sans exception, ne sont qu’en Lui. S’Il est donc vraiment « Seigneur » pour moi, j’accepte à mon tour d’entrer avec Lui dans une dépendance absolue et inconditionnelle. Voilà déjà qui oriente ma volonté d’une façon totale dans l’espace et le temps. Rien n’y échappe ! Je me reçois de Lui à chaque moment comme l’air que je respire, et je ne ferai rien par moi-même ou sous d’autres impulsions sans Le trahir… Il est Dieu, Source de ma vie, et ma vie, c’est Son Royaume où comme Seigneur Il a tous les droits. En moi donc, rien qui ne Lui soit étranger, tout en moi est « de Lui, par Lui et en Lui. »

 

C’est ici que se vérifient et que sont passés au crible les penchants de mon cœur et l’authenticité de ma prière. Combien d’autres seigneurs ai-je dans ma vie ! Où sont mes secrètes préférences, qu’est-ce qui me nourrit et me vivifie ? « Là où est ton trésor, là est ton cœur ! », constat peut-être cruel mais nécessaire pour sortir de mes illusions : Jésus n’est pas le Seigneur de ma vie…

 

Tout commence donc par ce test où, tel Abraham, je vais avoir à découvrir quel est mon Isaac « que je chéris » pour l’offrir à Dieu et devenir libre de toute autre dépendance. Abraham mourut réellement le jour de « son » sacrifice, mais c’est aussi ce jour-là qu’il naquit à la Vie et devient « Père de tous les croyants »… Il n’y a de vraie fécondité que celle-là !

 

Dire de Jésus qu’Il est « Seigneur » est une mort pour nous. Il faut mourir à tout ce qui n’est pas Lui et qui occupe indûment sa place en mon cœur. Les premiers chrétiens, qui sont notre norme, n’hésitaient pas en dignes « fils d’Abraham » d’aller jusqu’au bout. Le mot « Seigneur », en leur temps, était réservé du côté juif à YHWH seul et du côté romain à l’Empereur seul. Le transposer sur quelqu’un d’autre était passible de mort. C’est ainsi que s’ouvrirent les trois siècles de martyre. Tous ceux qui demandaient le baptême au Nom de Jésus et le reconnaissaient comme Seigneur étaient persécutés. Ils acceptaient pour Lui, et de surcroît joyeusement, de souffrir et de mourir. Là sont nos fondations, celles de l’Eglise et de chaque chrétien en particulier. L’acte qui ouvre la prière de Jésus est normatif à travers les siècles : il est une décision qui aboutit au baptême du sang. Je sais aujourd’hui, de certitude historique et de certitude de foi, qu’en disant Jésus est « Seigneur », je vais mourir pour Lui. « Chaque jour je meurs » dit saint Paul, car « pour moi, vivre, c’est le Christ »

 

La décision de vie ou de mort fonde l’acte de la Prière, mais lui donne aussi son style. J’y entre avec réserve et une immense humilité, sans l’ombre d’un triomphalisme ou l’orgueil d’un savoir. Tout mon être se prosterne intérieurement devant ce Saint Nom, avec tendresse et affection pour l’adorer, mais aussi avec le même frémissement sacré qu’avaient les juifs en prononçant le Nom redoutable de YHWH. Cette humilité sera d’autant plus grande qu’elle va permettre au « Seigneur » d’agir avec puissance et d’ébranler en moi et autour de moi l’empire de tous les faux dieux. Nier que l’Empereur était « Seigneur » posait un acte politique. De même aujourd’hui et sans doute plus que jamais : au sein d’une société de consommation j’affirme que rien ni personne en dehors de Lui, le Seigneur Jésus, ne peut satisfaire ma faim, qui est une faim de Dieu. De ce fait, toute politique qui ne cherche pas ses raisons dans la dimension spirituelle est de l’opium pour le peuple et porte en elle ses masques mortifères. Un des actes les plus prodigieux que Jésus a posés dans l’histoire en tant que « Seigneur » a été le lavement des pieds de ses disciples. « Vous m’appelez Maître et Seigneur, et vous dites bien, car je le suis. Si donc je vous ai lavé les pieds, moi le Seigneur et le Maître, vous aussi vous devez vous laver les pieds les uns aux autres. » La Seigneurie de Jésus se pose ici comme une cognée à la racine de tous les systèmes et de toute autorité, de tous les ordres ou désordres établis, comme de toute existence individuelle ne se mettant pas à genoux devant l’homme pour le servir, surtout s’il est « le moindre ».

 

Prière de Jésus Prière du cœur de Alphonse et Rachel Goettmann aux éditions Albin Michel, p. 200-203

 

"L'HOMME EST LA CLÔTURE DES MERVEILLES DE DIEU"

Hildegarde de Bingen, le livre des Œuvres Divines traduit par Bernard Gorceix, éditions Albin Michel

Deuxième vision et extrait du texte de la neuvième vision…


Message du Dimanche 29 mars 2020 - Fête de la résurrection de Lazare

 

« Seigneur, Jésus-Christ, Fils de Dieu, aie pitié de moi, pécheur… »

 

La prière de Jésus, dans sa formulation totale, met en œuvre l’homme total, corps-âme-esprit, lui révélant le Dieu total et trois fois saint, Père-Fils-Esprit. Synergie où « Dieu devient homme pour que l’homme devienne dieu. » La prière de Jésus nous révèle ce dessein de Dieu pour l’humanité, mais en même temps, nous fait expérimenter Celui en qui se réalise le premier ce dessein : Jésus-Christ.

 

Jésus, par sa vie dans l’histoire et sa vie en nous, révèle à chacun les mœurs de Dieu. Chaque mot de la Prière est une « plénitude » en soi, irremplaçable, livrant quelque chose de son Energie encore céleste et cachée, mais déjà en partie aussi vécue par la Tradition et se révélant toujours davantage à mesure de mon avancée. C’est bien là le sens de ce futur mystérieux contenu dans la révélation du Saint Nom à Moïse, que l’on peut traduite ainsi : « Tu connaîtras que JE SUIS quand tu auras expérimenté ce que je ferai pour toi. » La révélation du Nom se fait donc dépendante de mon attention au présent : c’est au sein de l’instant présent que se révèle le Présent Absolu « JE SUIS » dans une progression infinie, dont la prière est le dévoilement incessant.

 

Mais pour nourrir celle-ci et lui permettre de devenir vrai sacrement, il est vital de prendre du temps et de se mettre longuement devant chaque mot séparément. Tous les « Anciens » ont insisté sur cette importance. Personne ne peut dire, si ce n’est par expérience personnelle, ce que l’Esprit veut lui enseigner. Qui ne s’est jamais laissé creuser, ensemencer pendant trois heures ou six heures d’affilée, ne sait pas ce qu’est la « voix de la Colombe » qui sourd au fond de lui. Rester là, dans le silence et sans réfléchir, toutes les autres voix se taisant : « demeurez dans ma parole, alors vous serez vraiment mes disciples et vous connaîtrez la vérité et la vérité vous libérera. » (Jean 8, 31) Demeurer longuement dans un seul mot, puis le suivant, et enfin dans la Prière tout entière. C’est alors qu’elle « portera beaucoup de fruits » et « si mes paroles demeurent en vous, demandez ce que vous voudrez et vous l’obtiendrez. » (Jean 15, 7-8).

 

Cette union aussi intime et féconde que celle du cep et des sarments dans la vigne, forgée par la Parole, s’enracine et s’appuie constamment sur le donné objectif de la Tradition pour en recevoir sa vérification et ses critères…

 

Prière de Jésus Prière du cœur de Alphonse et Rachel Goettmann aux éditions Albin Michel, p. 199-200

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Mon Amour veille, et en veillant ne se fatigue pas. Celui que j’aime et que j’attends vient à moi entouré d’une suite céleste. Comment dormirais-je, comment la veille pourrait-elle me fatiguer ?

Je veille sur les histoires des hommes et sur les histoires des choses, au cas où j’accéderais à un message secret de mon Amour. Ne m’intéressent ni l’histoire de quiconque ni l’histoire pour l’histoire, ni conter pour conter ; l’histoire m’intéresse seulement pour Toi.

 

De même que l’homme qui a perdu sa voix, et s’est mis à l’écoute des voix des autres au cas où il reconnaîtrait la sienne, et qui partout a trouvé une tonalité semblable à sa voix mais nulle part la plénitude de sa voix ;

De même que l’homme, qui a brisé le miroir de verre, et s’est mis en chemin pour apercevoir son visage sur les visages humains, les visages des bêtes et les visages de toutes choses et qui partout a trouvé un trait semblable à son visage mais nulle part l’intégrité de son visage,

Ainsi, je veille, moi aussi, sur les voix sans nombre de tout l’univers au cas où je reconnaîtrais la voix de mon Amour. Et je veille sur les visages sans nombre de l’univers, depuis le visage du galet blanc au bord du lac, jusqu’aux visages des chariots solaires, au cas où je reconnaîtrais le visage de mon Amour.

Et nul ne m’abuse, mais chacun parle de Toi le peu qu’il sait et qu’il peut.

 

Quand j’interroge les hommes, c’est de Toi que j’attends les réponses. Quand les choses parlent, c’est Toi que j’écoute. Quand je regarde la nature, c’est Toi que je cherche.

Quand les hommes me voient pensifs, ils s’imaginent que je pense à eux, tandis que je pense à Toi. Quand ils me voient bon laboureur, ils pensent que je travaille pour eux, tandis que je travaille pour Toi.

Quand la nature entend son nom sur mes lèvres, elle pense que je chante pour elle, et moi, je chante pour Toi. Quand je nourris un pigeon, c’est à Toi que j’offre. Quand je caresse l’agneau, c’est Toi que je caresse. Quand je souris au soleil, mon sourire transperce tous les soleils jusqu’à ce qu’il rencontre Ton sourire. Quand je dépose un baiser sur le lys blanc, au travers des sept mondes, je le dépose à Tes pieds.

 

La veille de l’amour va de pair avec la prière de ma foi et le jeûne de mon espoir. Ni l’un ni l’autre ne se lève ni ne se couche sans l’autre.

Toute œuvre de mon esprit sert ma foi.

Toute œuvre de mon cœur sert mon espoir.

Toute œuvre de mon esprit sert mon amour.

 

Quand je nourris un pigeon, c’est à Toi que j’offre, ô mon Amour !

 

Prières sur le Lac de saint Nicolas de Jitcha aux éditions l’Âge d’Homme, p.101-102

 


Message du samedi 28 mars 2020 - Sainte Gundelinde, abbesse de Bas-Moutier en Alsace (750)

 

Méditer comme un oiseau... (2ème partie)

 

Toutes les grandes traditions qui s’accordent à voir dans l’époque actuelle la fin d’un cycle d’humanité s’accordent également pour affirmer que, dans une telle phase, le meilleur espoir de salut réside dans la méditation du Saint Nom ; c’est la méthode la mieux adaptée à l’homme des derniers temps, la voie le plus sûre...

Selon Joël le prophète : « Quand le soleil se changera en ténèbres et la lune en sang... quiconque invoquera le Nom du Seigneur sera sauvé. »

Pour la tradition soufie, à la fin des temps, l’homme ne pourra accomplir qu’un dixième de la loi, et ce dixième consiste en l’invocation du Nom.

 

Dans la tradition hindoue, le Vishnou-Darma Uttara est formel : « Ce qu’on obtient dans le premier âge (âge d’or) par la méditation silencieuse, dans les âges suivants, par le sacrifice et la dévotion, on l’obtient dans le dernier âge (l’âge de fer) en célébrant Kèshava (Vishnou) et encore, dans le Kali-Yuga (l’âge sombre), la répétition du Nom de Hari suffit pour détruire toutes les erreurs. » Shri Ramakrishna allait jusqu’à dire que le souvenir permanent de Dieu est le dharma, la loi propre à cet âge. »

 

Certaines formes de bouddhisme considèrent également que, dans l’âge présent, ce que nous avons à faire est de nous repentir de nos transgressions, de cultiver les vertus et de prononcer le Nom du Bouddha Amitâbha. Dans un monde semé d’obstacles, pleins de subtiles tentations, le bouddha conseille de « se concentrer sur la récitation de son Nom. »

On pourrait multiplier les références. Il est dit dans le Coran : « Souvenez-vous de moi, je me souviendrai de vous... L’invocation de Dieu est la chose la plus grande. »

C’est ce que disaient déjà les moines d’Egypte et de Syrie : « De toutes les activités humaines, l’invocation est la plus haute. » Dans son beau livre sur l’Athos, Jean Biès précise : « On dit en Inde que l’on prend le Nom plutôt que d’entrer en religion ou de prendre l’habit. »

 

Dans les traditions sémites, le Nom, c’est aussi la Présence, l’Energie ; il ne s’agit pas d’invoquer n’importe qui ou n’importe quoi. De la même façon qu’on devient ce qu’on aime, on devient ce qu’on pense, on devient ce qu’on invoque.

 

Dans les monastères grecs orthodoxes, l’invocation est généralement « Kyrie eleison » ou, dans les monastères russes, « gospodi pomilouï ». Avant de m’introduire à une pratique plus haute et plus silencieuse, plus proche du abba qui était pour Jésus la « prière du cœur », le père Séraphim me conseilla de m’arrêter longuement sur l’invocation du Nom de Yeshoua, non seulement parce que dans ce Nom, il y a les quatre lettres du tétragramme sacré YHWH, le Nom ineffable, « Celui qui Est ce qu’Il Est », mais parce que ce Nom était pour lui, comme pour Maxime le Confesseur, un « archétype de la Synthèse ». C’est le nom de Dieu et le Nom de l’Homme dans un seul Nom, c’est l’Archétype de la rencontre entre le Divin et l’Humain, l’Infini et le fini, l’Eternel et le temps.

 

« En invoquant le Nom de Yeshoua sur la respiration, tu n’oublies pas l’humanité, tu n’oublies pas la divinité, il n’y a pas de Dieu sans l’homme, il n’y a pas d’homme sans Dieu. Le Nom de Yeshoua te ramène sur terre et il t’élève au ciel. En Lui, rien n’est séparé ; ce Nom est créateur d’équilibre, il favorise en toi l’intégration et la synthèse, c’est l’instrument que Dieu nous donne aujourd’hui pour notre theosis (divinisation).

 

Tu peux invoquer le Nom et en même temps visualiser Son Visage ; c’est la fonction des icônes que d’éveiller ce visage en toi ; l’icône et le Nom te conduisent vers la Présence souveraine qui pourrait ‘régner’ sur ton cœur. Maintenant, tu sais méditer comme une montagne, comme un coquelicot, comme l’océan, comme une tourterelle ; tu peux commencer à méditer comme un être humain, méditer comme Abraham. »

 

« La montagne dans l’océan » de Jean-Yves Leloup aux éditions Albin Michel, p. 41-43

 

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Quand tu connais ton vide

Tu ne cherches plus rien pour le combler.

Quand tu te sais boiteux

Ta marche se fait souveraine.

 

Quand tu n’as plus de chemin

Tu t’avances au large

Sans craindre les tempêtes.

 

Quand tu n’espères plus

S’ouvre en toi la voie

De tous les possibles.

 

Quand ta foi vacille

Tu te sens porté par les ailes du vent.

Quand tu te sais perdu

Tu n’ignores plus ton lieu.

 

http://www.enfancedesarbres.com de Jean Lavoué

 


Message du vendredi 27 mars 2020 - Saint Dominique, évêque de Cambrai (545)

 

Méditer comme un oiseau... (1ère partie)

 

« Etre dans une bonne assise, être orienté droit dans la lumière, respirer comme l’océan, ce n’est pas encore toute la méditation hésychaste » me dit le père Séraphim ; « tu dois apprendre maintenant à méditer comme un oiseau », et il me conduisit dans une petite cellule proche de son ermitage où vivaient deux tourterelles. Le roucoulement de ces deux petites bêtes me parut d’abord charmant mais ne tarda pas à m’énerver désagréablement. Elles choisissaient en effet le moment où je tombais de sommeil pour se roucouler les mots les plus tendres.

 

Je demandai au père Séraphim ce que signifiait tout cela et si cette comédie allait encore durer longtemps. La montagne, le coquelicot, l’océan, passe encore (quoiqu’on puisse se demander ce qu’il y a de chrétien dans tout cela !) mais me proposer maintenant cette volaille languissante comme maître de méditation, c’en était trop !

 

Le père Séraphim m’expliqua alors que dans le premier Testament, la méditation est exprimée par des termes de la racine haga, rendus le plus souvent en grec par mélétémeletan – et en latin par meditarimeditatio. En son sens primitif, cette racine signifie « murmurer à mi-voix ». Elle est également employée pour désigner des cris d’animaux, par exemple le rugissement du lion (Isaïe 31, 4), le pépiement de l’hirondelle et le chant de la colombe (Isaïe 38, 14), mais aussi le grognement de l’ours.

 

« Au mont Athos, on manque d’ours. C’est pourquoi je t’ai conduit auprès de la tourterelle, mais l’enseignement est le même. Il faut méditer avec ta gorge, non seulement pour accueillir le souffle mais aussi pour murmurer le Nom de Dieu, jour et nuit... Quand tu es heureux, presque sans t’en rendre compte, tu chantonnes, tu murmures quelquefois des mots sans signification, et ce murmure fait vibrer tout ton corps de joie simple et sereine. »

 

« Méditer, c’est murmurer comme la tourterelle, laisser monter ce chant qui vient du cœur, comme tu as appris à laisser monter en toi le parfum qui vient de la fleur... Méditer, c’est respirer en chantant. Sans trop t’attarder à sa signification pour le moment, je te propose de répéter, de murmurer, de chantonner ce qui est dans le cœur de tous les moines de l’Athos : Kyrie eleison, kyrie eleison... »

 

Cette idée ne me plaisait guère. Lors de certaines messes de mariage ou d’enterrement j’avais déjà entendu cela, traduit en français par « Seigneur, prends pitié. » Le père Séraphim se mit à sourire : « Oui, c’est l’une des significations de cette invocation, mais il y en a bien d’autres. Cela veut dire aussi ‘’Seigneur, envoie ton Esprit ! Que Ta tendresse soit sur moi et sur tous, que Ton Nom soit béni...’’, mais ne cherche pas trop à te saisir du sens de cette invocation, elle se révèlera d’elle-même à toi. Pour le moment, sois sensible et attentif à la vibration qu’elle éveille dans ton corps et dans ton cœur. Essaie de l’harmoniser paisiblement avec le rythme de ta respiration. Quand des pensées te tourmentent, reviens doucement à cette invocation, respire plus profondément, tiens-toi droit et immobile et tu connaîtras un commencement d’hesychia, la paix que Dieu donne sans compter à ceux qui L’aiment. »

 

Au bout de quelques jours, le Kyrie eleison me devint plus familier. Il m’accompagnait comme le bourdonnement accompagne l’abeille lorsqu’elle fait son miel. Je ne le répétais pas toujours avec les lèvres ; le bourdonnement devenait plus intérieur et sa vibration plus profonde. Ayant renoncé à ‘’penser’’ son sens, il me conduisait parfois dans un silence inconnu et je me retrouvais dans l’attitude de l’apôtre Thomas lorsqu’il découvrit le Christ Ressuscité : ‘’Kyrie eleison’’ – ‘’Mon Seigneur et Mon Dieu’’. L’invocation me plongeait peu à peu dans un climat d’intense respect pour tout ce qui existe, mais aussi d’adoration pour tout ce qui se tient caché à la racine de toutes les existences...

« La montagne dans l’océan » de Jean-Yves Leloup aux éditions Albin Michel, p. 38-41

 

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Je T’ai aimée bien tard, beauté si ancienne et toujours nouvelle !

 Je T’ai aimée bien tard !

 Tu étais au-dedans de moi-même, et moi j’étais au-dehors de moi-même.

 C’était en ce dehors que je Te cherchais,

 et me ruant sur ces beautés créées par Toi, j’y perdais ma propre beauté.

 Tu étais avec moi, mais je n’étais pas avec Toi.

 Elles me tenaient loin de toi ces beautés qui ne seraient point,

 si elles n’étaient en Toi.

 Tu m’as appelé, Tu as crié et Tu as triomphé de ma surdité.

 Tu as brillé, Tu as fait resplendir Tes rayons

 et Tu as chassé les ténèbres de mon aveuglement.

 Tu as répandu l’odeur de Tes parfums :

 j’ai commencé à les respirer et j’ai soupiré après Toi.

 J’ai goûté la douceur de Ta grâce, et j’ai eu faim et soif de Toi.

 Tu m’as touché et mon cœur est tout brûlant d’ardeur

 pour la jouissance de Ton éternelle paix.

 Une fois soudé à Toi de tout mon être,

 il n’y aura plus pour moi douleur et labeur ;

 

Ma vie sera toute pleine de Toi.

 

Saint Augustin dans « Le Trésor de la prière à travers le temps » de sœur Geneviève o.p. éditions du Cerf p. 44-45

 


Message du jeudi 26 mars 2020 - Saint Sicaire, évêque de Lyon (435)

Création d'Adam - Image remaniée - Origine : Cathédrale de Montreale, Sicile.
Création d'Adam - Image remaniée - Origine : Cathédrale de Montreale, Sicile.

 Graf Dürckheim livrait à quelques-uns cette expérience peu commune : « Notre inspiration est l’expiration de Dieu en nous, et notre expiration est l’inspiration de Dieu en Lui ! »

 

Si une affirmation aussi extraordinaire veut avoir quelque réalité, la Bible doit y faire au moins une allusion ! Et nous découvrons dans le texte de la Genèse une surprenante clarté : « Dieu insuffle dans ses narines une haleine de vie et l’homme devient un être vivant ! » (Genèse 2, 7). Ainsi, la vie de l’Un passe dans l’autre… C’est à chaque instant le mouvement même de notre création qui se poursuit. Chaque expiration de Dieu, pourrait-on dire, est un baiser d’amour qui nous suscite à la vie. Et cette vie est à l’image de Dieu (Genèse 1, 27), elle est trinitaire.

 

Les mots sont faibles et impuissants dans leur balbutiement, mais le scandale, le voici, tel que Maître Eckhart le formule à la suite de tous les grands de la Tradition (Denys l’Aréopagite, Grégoire de Nysse, Augustin…) : le fond de notre être est identique à Dieu dans l’opération par laquelle Il engendre le Fils ; « le Père engendre sans cesse Son Fils, et je dis plus encore : Il m’engendre en tant que Son Fils et le même Fils »

 

Le tragique est que notre conscience est totalement détournée de ce fond le plus intime de notre identité. Dans la Tradition mystique du Christianisme, cette séparation et cette aliénation intérieures, où l’être humain est étranger à lui-même, sont la véritable signification du péché originel.

 

Le but de la méditation est de retrouver précisément cette conscience de désaliéner l’homme. Le premier pas pour sortir de cette inauthenticité fondamentale de notre être sera toujours le lâcher-prise : quitter l’axe des choses, l’étreinte et la manipulation des objets qui ne cessent de refermer le moi sur lui-même comme s’il était une fin en soi. Lâcher, accepter en profondeur de TOUT perdre ; dans l’assise silencieuse, je me détends, mes tensions cessent de s’agripper aux mille appâts de l’existence ; plus rien ne me retient, rien n’a d’importance, rien… Mon cœur est libre de tout, désencombré, pur… Là, dans la nudité totale du moment présent, tendre l’oreille intérieure, arriver peu à peu à vraiment écouter dans le silence comment chacune de mes expirations, dans la mesure où je m’y abandonne, me conduit à la Source cachée de mon être profond et me recrée dans une nouvelle inspiration… Vivre cela intensément pendant quelques temps, sans commentaire ni réflexion, voir et sentir, consentir…

 

Quand progressivement tout mon être, corps-âme-esprit, arrive à un maximum de détente, donc d’ouverture et de présence, ma respiration devient quasi imperceptible. Se laisser conduire alors doucement par l’expiration vers cet abîme de silence et de mystère qui s’ouvre entre l’expiration et l’inspiration. Je porte toute mon attention au passage de l’un vers l’autre… Y demeurer… C’est comme si le temps s’arrêtait, l’impression de ne plus être dans l’espace. En fait, je suis touché par la dimension d’éternité en moi, au-delà de l’espace et du temps, la demeure du Silence, de l’Innommable, de Celui qui n’a pas de Nom et qu’on appelle le Père… C’est de Lui que va jaillir maintenant mon engendrement. Il expire en moi et moi j’inspire ; en expirant, Il s’exprime. Il se dit et me dit, me crée dans le Verbe « par qui tout existe et qui est la Vie de tout être » ; mon inspiration est ma filiation, je deviens fils avec Celui qui est Fils de toute éternité, « l’aîné d’une multitude de frères », le Christ. En m’accueillant ainsi totalement du Père, « je prends la forme du Christ », je Lui deviens toujours plus conforme. Sentir très concrètement comment l’inspiration me forme, me donne ma forme particulière dans le Nom de Jésus, ma Loi intérieure, et m’organise ; l’haleine de vie que le Père insuffle dans mes narines dans l’invocation du Saint Nom devient chair ; le Verbe s’incarne en moi ; Présence… Plénitude…

 

L’inspiration est brève et va culminer bientôt dans un nouveau silence avant d’ouvrir à l’expiration. Le Fils sort de l’abîme de Silence et retourne dans l’abîme de Silence ; Il est tout entier tourné vers le Père. Se laisser porter par ce mouvement vers… Entrer dans le Silence-Source… Le goûter… Et être attentif à la naissance de l’expiration… C’est l’Esprit-Souffle qui procède de la Source… Par la détente-ouverture que l’expiration introduit en moi, l’Esprit me rend maintenant transparent à la Présence du Christ ; en pénétrant dans la profondeur de l’être, par l’expiration-souffle, la Puissance de l’Esprit communique à l’être humain l’énergie divine qui l’unifie au Fils et le fait participer à la relation du Fils au Père… Filiation… Accomplissement… Personnification… Déification… Plus je lâche prise en expirant, plus l’Esprit m’ouvre à cette transparence et me rend le Christ intérieur, palpable et sensible. Seule cette réciprocité inouïe du « je » de l’homme et du « Je » de l’Esprit, seul ce contact de mon être avec le Feu de la Sainteté me sanctifie et me fait passer de l’individu quelconque à la naissance de la personne unique que je suis qui sommeille en moi. Uni à celui du Christ, mon cœur s’embrase alors d’Amour pour le Père et crie dans l’Esprit : « Abba ! » Ruissellement de joie, Joie de la Divine Trinité Elle-même en moi... Amour et Joie, splendeur de l’Esprit, par laquelle Il nous fait approcher du Père et du Fils…

 

A la longue, notre expiration peut devenir un tel abandon que, dans l’Esprit, nous nous oublions si totalement, nous sommes sortis si pleinement de notre égo, que nous ne pouvons plus distinguer ce qui est de nous et ce qui est de l’Esprit Saint dans ce mouvement. Loin de tout esclavage ou domination, nous naissons de Sa Liberté et vivons en Elle… Et par Elle, avec notre consentement total dans le don de nous-mêmes, Il nous ramène à nouveau vers le Père ; l’expiration s’achève et nous plonge dans le Silence paternel… « Toi ! »… Il me nomme comme fils… avec le Fils…

 

Suprême Révélation… Le Dieu Tri-Unique est plus intime à moi que moi-même et ma Vie réelle est de « participer à la circulation éternelle de l’Amour au sein de la Trinité ». « La conscience de cet Amour nous rend comme des dieux » (Maître Eckhart)

 

 

L’au-delà au fond de nous-mêmes, Alphonse et Rachel Goettmann, Béthanie ; p. 146-149

 

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« Ah ! Femme que ta foi est grande… »

Que de fois Jésus s’éclatera ainsi,

incapable de contenir l’immense soulèvement de son cœur.

« Ah ! Femme, comme tu dis bien, comme ton cœur sonne juste !

Comme tu éprouves les vouloirs de Dieu ! »

Tu es cette pauvresse, sevrée du pain royal de la table de maîtres,

qui n’a d’autre chance que de se traîner à quatre pattes

pour glaner les précieuses miettes que d’habitude on abandonne aux chiens.

 

Quand on n’est pas grand-chose, quand on est rien du tout,

la moindre miette d’attention, de respect, la moindre miette d’amour

vous donne de sourire bravement, afin de ne pas pleurer.

Et l’eau qui vient aux yeux désaltère et réchauffe à l’égal d’un vin royal.

 

Que je sois fils ou que je sois chien, ma misère est la même

si j’ose la regarder en face, sans la déguiser.

Que je sois fils ou que je sois chien, c’est du même amour que je suis aimé.

Que je sois fils ou que je sois chien,

j’ai sur Son cœur un pouvoir que j’ignore, que je m’entête à oublier.

 

Que je sois fils ou que je sois chien, j’ai le désir de m’entendre dire :

mesure-toi au défi de ton cœur ; prends mesure de l’amour

et éprouve-toi dans Sa splendeur autant que dans ta détresse…

Ne crains pas d’être pauvre ;

d’autres pauvres te reconnaîtront et votre contagion gagnera d’autres cœurs.

 

La Cananéenne est la Marie païenne qui fait s’éclater Dieu !

Bénis soient les païens de cette qualité-là.

Il en est, grâce à Dieu, tout autour de moi

pour me rappeler que Dieu n’appartient à personne.

 

Qu’Il se donne simplement, qu’Il se donne librement

à ceux qui ont assez faim, à ceux qui ont assez soif,

pour courir sur Ses pas en gueulant comme des fous.

 

 Pleins signes de Paul Baudiquey, éditions du Cerf, p.209-211

 


Message du mercredi 25 mars 2020 - Fête de l'ANNONCIATION

 

 Méditer comme l’océan...

 

... Je m’approchai de la mer. J’avais acquis une bonne assise et une orientation droite. J’étais en bonne posture. Que me manquait-il ? Que pouvait m’enseigner le clapotis des vagues ?

 

Le vent se leva, le flux et le reflux de la mer se firent plus profonds et cela réveilla en moi le souvenir de l’océan. Le vieux moine m’avait en effet conseillé de méditer comme l’océan, et non pas comme la mer. Comment avait-il deviné que j’avais passé de longues heures au bord de l’Atlantique, la nuit surtout, et que je connaissais déjà l’art d’accorder mon souffle à la grande respiration des vagues ? J’inspire, j’expire... Puis je suis inspiré, je suis expiré. Je me laisse porter par le souffle, comme on se laisse porter par les vagues... Je faisais ainsi la « planche », emporté par le rythme des respirations océanes. Cela m’avait conduit parfois au bord d’évanouissements étranges. Mais la goutte d’eau qui autrefois « s’évanouissait dans la mer » gardait aujourd’hui sa forme, sa conscience. Etait-ce l’effet de la posture, de mon enracinement dans la terre ? Je n’étais plus emporté par le rythme approfondi de ma respiration. La goutte d’eau gardait son identité, et pourtant elle savait « être un » avec l’océan. C’est ainsi que j’appris que méditer, c’est respirer profondément, laisser être le flux et le reflux du souffle.

 

J’appris également que s’il y avait des vagues en surface, le fond de l’océan demeurait tranquille. Les pensées vont et viennent, nous écument, mais le fond de l’être reste immobile. Méditer à partir des vagues que nous sommes pour perdre pied et prendre racine dans le fond de l’océan. Tout cela devenait chaque jour un peu plus vivant en moi, et je me rappelais les paroles d’un poète qui m’avaient marqué au temps de mon adolescence : « l’Existence est une mer sans cesse pleine de vagues. De cette mer, les gens ordinaires ne perçoivent que les vagues. Vois comme des profondeurs de la mer, d’innombrables vagues apparaissent à la surface, tandis que la mer reste cachée dans les vagues. » Aujourd’hui, la mer me semblait moins « cachée dans les vagues », l’unicité de toutes choses me semblait plus évidente et cela n’abolissait pas le multiple. J’avais moins besoin d’opposer le fond et la forme, le visible et l’invisible. Tout cela constituait l’océan unique de la Vie.

 

Dans le fond de mon souffle, n’y avait-il pas la rouah, le pneuma, le grand souffle de Dieu ?

 

« Celui qui écoute attentivement sa respiration n’est pas loin de Dieu, me dit alors le père Séraphin. Ecoute qui est là à la fin de ton expir, qui est là à la source de ton inspir... » En effet, il y avait là quelques secondes de silence plus profondes que le flux et le reflux des vagues, il y avait là quelque chose qui semblait porter l’océan...

 

Quand Jésus demande à la femme Samaritaine d’entrer dans la conscience de son souffle (pneuma), Il veut la conduire à la Source même de toute vie, quel que soit le lieu où se pratique cette méditation. Le père Séraphin insistait beaucoup sur cette attention au souffle : « C’est l’essentiel de la pratique hésychaste. Prier, ce n’est pas penser à Dieu ; quand tu es avec quelqu’un, tu ne penses pas à lui, tu respires avec lui. Prier, c’est respirer consciemment et profondément, ce n’est pas avoir des pensées sublimes sur Dieu, c’est ne faire qu’un avec son Pneuma (Souffle Esprit) qui te traverse. « Notre vie ne tient qu’à un souffle, c’est le fil qui te relie au Père, à la Source qui t’engendre. Sois conscient de ce fil et va où tu veux... »

 

« La montagne dans l’océan » de Jean-Yves Leloup aux éditions Albin Michel, p. 36-38

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Maintenant, Seigneur, puisque bien peu de vos enfants pénètrent dans ce silence intérieur où s’accomplit votre œuvre la plus parfaite, vous savez combien je désire être de ce petit nombre. Une seule chose est nécessaire, demeurer en votre présence avec un cœur pur et simple. Rien ne vous est plus agréable que cela, et rien n’est plus utile à votre serviteur ; c’est un refuge très sûr contre les tentations. Même si cette simplicité de cœur et cette tranquillité ne m’étaient d’aucun profit, je devrais pourtant travailler de toutes mes forces à disposer mon cœur pour que vous le trouviez prêt et libre de toutes imaginations, afin de vous procurer vos délices, être avec les enfants des hommes.

 

Ô mon âme ! Tu souffres beaucoup parce que tu penses à trop de choses. Quitte donc tout cela et ne pense plus qu’à l’unique nécessaire ; ainsi ton labeur sera moins dur. Mais si tu le veux, et si tu le peux, ne pense pas aux choses créées, et tu ne souffriras plus ; tu seras alors paisible dans le silence intérieur, dans le repos avec Dieu, lequel plaît au Seigneur plus que tout travail et tout exercice. Choisis donc ce que tu désires, car il plaît à Dieu par-dessus-tout que tu sois paisible, simple, libre de toute imagination, pensée et considération.

 

« Vers la Ressemblance » de Denys le Chartreux aux éditions Parole et Silence, p. 66

 


Message du mardi 24 mars 2020

 

Méditer comme un coquelicot...

 

Et c’est ainsi que le jeune homme apprit à fleurir... La méditation, c’est d’abord une assise et c’était ce que lui avait enseigné la montagne. La méditation, c’est aussi un « orientation » et c’est ce que lui enseignait maintenant le coquelicot : se tourner vers le soleil, se tourner du plus profond de soi-même vers la lumière. En faire l’aspiration de tout son sang, de toute sa sève. Dans la Tradition Orthodoxe, on parle de Philocalie, amour de la beauté : celui qui médite doit avoir le cœur, le corps et l’esprit « orientés vers le beau » ; s’il perd cette orientation intérieure et extérieure, il perd son « orient », il est désorienté.

 

Le père Séraphin voulait me faire comprendre que je devais, telle une fleur ou tel un arbre, rester orienté vers la lumière, la beauté invisible qui nous enveloppe et qui rend toutes les autres beautés visibles. Si l’arbre ne monte pas vers la lumière, il se déracine et pourrit.

 

« L’arbre ou la fleur en toi, c’est la colonne vertébrale, l’Arbre de vie planté au milieu du jardin. Tiens-toi droit. Si tu as de profondes racines, c’est pour nourrir ton élan vers la lumière. Et la lumière, ce n’est pas seulement ce qui est au-dessus, c’est ce qui est devant, derrière. Tiens-toi droit, dans cet espace de lumière, comme le coquelicot rougit au soleil... Sois vigilant et sans orgueil. Si tu observes bien le coquelicot, il t’enseignera non seulement la droiture de ta colonne vertébrale, mais aussi une certaine souplesse sous les inspirations du vent, et surtout une grande humilité... »

 

En effet, l’enseignement du coquelicot était aussi dans son impermanence, sa fugacité, sa fragilité. Il fallait apprendre à fleurir mais aussi à faner. Je comprenais mieux les paroles du prophète : « Toute chair est comme l’herbe et sa délicatesse est celle de la fleur des champs. L’herbe sèche, la fleur se fane... Les nations sont comme une goutte d’eau au bord du sceau... Les Juges de la terre à peine sont-ils plantés, à peine leur tige a-t-elle pris racine... alors ils se dessèchent et la tempête les emporte comme un fétu. » (Isaïe 40).

 

Si la montagne peut donner le sens de l’Eternité, le coquelicot enseigne davantage la fragilité du temps : méditer, c’est connaître l’Eternel dans la fugacité de l’instant, un instant droit, bien orienté. C’est fleurir le temps qui nous est donné de fleurir, aimer le temps qu’il nous est donné d’aimer, gratuitement, sans pourquoi, car pour quoi, pour qui fleurissent les coquelicots ? « L’Amour est à lui-même sa propre récompense » disait saint Bernard ; « La Rose fleurit parce qu’elle fleurit, sans pourquoi » disait aussi Angelus Silesius...

 

Le père Séraphin m’entraîna alors dans un chemin abrupt jusqu’au bord de la mer, dans une petite crique déserte : « Apprends à méditer comme l’océan... »

 

« La montagne dans l’océan » de Jean-Yves Leloup aux éditions Albin Michel, p. 34-36

 


Message du lundi 23 mars 2020

 

Méditer comme une montagne...

 

« Avant de parler de prière du cœur, apprends d’abord à méditer comme une montagne ».

 

Et le père Séraphim me montra un énorme rocher : « Demande-lui comment il fait pour prier. Tu reviendras me voir quand tu sauras prier aussi durement et profondément que la terre et toutes ses roches... »

 

Ainsi commençaient pour moi l’initiation à la méditation hésychaste et la transmission de l’Esprit dans laquelle elle doit être pratiquée...

Le premier élément sur lequel insistait le père Séraphim, c’était la posture... On peut s’étonner de l’insistance donnée à une attitude physique, surtout en Occident où cette dimension est parfois oubliée. Il semble pourtant normal, dans une religion de l’incarnation, de donner toute son importance au corps et à ses attitudes. Le corps n’est pas le tombeau de l’âme mais le temple de l’Esprit, le lieu où le « Verbe se fait chair ». Aussi le premier conseil à donner à quelqu’un qui veut s’engager sur une voie de méditation n’est pas d’ordre intellectuel, ni même spirituel, mais physique : « Assieds-toi ! Assieds-toi comme une montagne » m’était-il précisé. S’asseoir comme une montagne, cela veut dire s’enraciner, prendre du poids, descendre... Méditer, ce n’est pas décoller mais atterrir, retrouver sa terre, ses racines. Etre là de tout son poids, immobile...

 

Il m’était également demandé d’avoir le bassin légèrement plus haut que les genoux. Pour cela, le père Séraphim me proposa un coussin d’herbe sur lequel je pouvais m’asseoir ; il me servirait également d’oreiller et de siège pour les repas que je prendrais en solitaire. Plus ou moins rond, il devait être suffisamment épais afin que, jambes croisées, je puisse trouver une assise stable et ferme me permettant de rester deux ou trois heures ainsi, ni « crispé ni avachi », sans douleur ni fatigue – ce qui ne fut évidemment pas le cas au début : il suffit qu’on nous demande de nous asseoir pour qu’aussitôt nous prenne l’irrésistible envie de courir ou de remuer. Chacun sait que l’attitude du corps conditionne celle de l’esprit. Un corps immobile et silencieux appelle un cœur et un esprit immobiles et silencieux.

 

Etre assis comme une montagne, c’est aussi « changer de temps » : la nature vit à un autre rythme. « Tu as l’éternité derrière toi, tu as l’éternité devant toi, me disait le père Séraphim. Si tu tiens bien au centre, tu as l’éternité en toi, c’est là que tu peux prendre racine ‘au ciel comme sur la terre’. Pour bâtir une église ou un temple il faut être pierre, sois comme le roc et le Christ pourra bâtir sur toi, en toi, son Eglise ». Le souvenir de deux églises romanes que j’avais connues en France m’aidait beaucoup. A l’extérieur, rien d’extraordinaire, l’ordre humain est bien intégré dans le paysage : harmonie des formes, des pierres et de l’environnement... Mais à l’intérieur, quel espace, quelle splendeur d’équilibre fondatrice des plus hauts silences ! Il s’agissait donc pour moi d’être dans une « posture romane ». Je pensais aussi à certaines vierges de la même époque – colonne vertébrale droite dans une assise impeccable – qui tiennent sur leurs genoux, contre le ventre et entre les seins, le Dieu-Enfant, Lui-même assis dans la moindre langueur enfantine, le corps et le regard droits. Sedes sapientiae, le siège de la Sagesse, disait-on de ces vierges. C’est cela que j’avais à devenir, une montagne habitée, un espace-temple, un lieu où la sagesse puisse se poser, se reposer.

 

Je vécus ainsi plusieurs semaines, le plus difficile étant de rester des heures, des journées « à ne rien faire ». Il me fallait réapprendre à être, être tout simplement, sans recherche d’un but ou d’un profit particulier. Laisser l’Etre Lui-même méditer en moi comme Il sait le faire non seulement dans les pierres les plus précieuses ou les plus beaux temples, mais aussi dans ce granit, légère excroissance sur le flanc de la montagne brûlée par le soleil.

Méditer comme une montagne change le rythme des pensées mais également le jugement. Il s’agit d’être ce qu’on est « par tous les temps » - chauds ou froids, secs ou humides -, de permettre aux saisons de passer, de nous éroder ou de nous faire fleurir. Voir sans « juger », donner le droit d’exister à tout ce qui pousse, roule, rampe et court sur la montagne ; ainsi devient-on solide, inébranlable quels que soient les coups, les railleries ou les extases des passants.

 

Cela pouvait néanmoins me conduire à une certaine indifférence, presque de la dureté. C’est alors que le père Séraphim commença à me rouer de coups ; au début je n’osais pas réagir mais je compris assez vite que je n’étais ni de pierre ni de marbre. « La méditation doit te donner la stabilité, l’enracinement, la patience des montagnes ; pourtant, le but n’est pas de faire de toi une souche morte mais un homme vivant. » Me prenant alors par le bras, il me conduisit dans un jardin où, parmi les herbes sauvages, s’épanouissaient quelques fleurs.

« Maintenant, il ne s’agit plus de méditer comme une montagne stérile. Apprends à méditer comme un coquelicot, mais n’oublie pas que tu es une montagne sur laquelle peut croître le coquelicot... »

 

« La montagne dans l’océan » de Jean-Yves Leloup aux éditions Albin Michel, p. 31-34

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Le chemin ne livre son secret

 

qu’à ceux qui l’empruntent et s’y blessent.

 

Que savons-nous des appels qui nous traversent

 

avant que la chair y réponde ?

 

On pourrait croire

 

que l’oreille précède la main,

 

qu’« entendre » vient avant « faire ».

 

Mais la voix qui parle au désert

 

met tout à l’envers.

 

Elle creuse l’élan

 

et pousse en avant.

 

N’attendez pas de tout comprendre,

 

habitez votre saison

 

vivez au diapason !

 

Alors vous entendrez

 

ce que vous cherchez

 

et qui n’est autre que

 

Celui qui vous cherche !

 

 

« L’imprononçable » de Francine Carrillo aux éditions Labor et Fides, p. 48-49

 

 


Message du Dimanche 22 mars 2020

« C’est surtout dans la maison que le grand Silence va d’abord trouver son cadre, lieu de l’apprentissage et de l’approfondissement, véritable laboratoire domestique : "Que ta maison soit une église" dit saint Jean Chrysostome. Et dans la maison, il y a comme dans un temple, le Saint des Saints, le "beau coin" disent les orthodoxes russes ; une icône ou plusieurs, une veilleuse ou un cierge, un tapis-couverture et, éventuellement, un petit banc ou une chaise. Les icônes de mon "beau coin" me rappellent constamment le lien prodigieux entre la prière personnelle et la prière liturgique : c’est la même Vie qui est célébrée ici et là. L’acte le plus solitaire de la Prière de Jésus, ignoré de tous, est aussi l’acte ecclésial à son niveau suprême, sacramentel. Et la flamme de ma veilleuse est là pour me rappeler de quel ordre doit être ma vigilance dans le quotidien et de quel feu je dois brûler pour le monde…

 

Il s’agit donc de venir là une ou deux fois par jour, ou davantage selon mes possibilités, mais cela repose sur ma décision, sans laquelle il n’y a rien, ni liberté, ni chemin, ni homme, ni sens à la vie… Personne ne peut la prendre à ma place ; une fois prise, elle est toujours à reprendre, mais c’est elle seule qui fonde une existence, fait naître l’homme à lui-même, le structure en profondeur et lui donne un axe, une orientation. Par elle tout est motivé et avec elle, l’attention, ce nerf de la vie hésychaste devient possible… »

 

Alphonse et Rachel Goetmann, dans Prière de Jésus, Prière du cœur, édition Albin Michel p. 75

 

POUR TOUS, autour du lever et du coucher, retrouver l’attitude de Marie de Béthanie (MarieMadeleine) aux pieds du Seigneur (Luc 10, 38-42) et invoquer Son Saint Nom dans une contemplation aimante et silencieuse (pas moins de vingt minutes).

 

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Chaque matin porte l’appel à creuser son oreille.
 
On peut en rester à la morosité devant les tâches à répéter.
 
On peut dénigrer le métier de vivre et se lasser du non-sens qui parfois le traverse.
 
Mais on peut aussi se laisser surprendre par le miracle d’être encore là, bien que l’on marche désormais à petits pas.
 
Aucun chemin n’est vain, aucun n’est vide, quand le regard opte pour la confiance qui transfigure le destin en destination.
 
Chacun est espéré au lieu où il se trouve, chacun est embauché à la mesure de ses possibilités, pour bâtir le temps en maison d’éternité.

 

 

Francine Carrillo, dans l’Imprononçable, éditions Labor et Fides, p.127-128

 


Message du samedi 21 mars 2020

La force de la prière

 

Il est curieux de voir avec quelle facilité beaucoup d’entre nous se privent du nécessaire. Il ne s’agit pas de nourriture, mais de la prière qui nous aide à nous retrouver nous-mêmes, à prendre de la distance et à nous rapprocher de la vie et des relations avec les autres, dans la prière personnelle et dans la prière commune. C’est une source d’énergie qui ne risque pas de s’épuiser.

 

La prière (n’importe quelle prière et pourtant pas n’importe laquelle) ouvre l’homme à Dieu et donc ouvre à Dieu l’histoire. En même temps, elle permet à l’homme d’être pleinement lui-même, puisque, dans la profondeur de son être, il est relation avec Dieu, ce Dieu dont il est l’image. Ainsi la prière ne naît pas de nous, mais elle nous est donnée. L’Esprit Saint, dit saint Paul, prie dans nos cœurs en murmurant « Abba, Père » (Ga 4, 6). Certes, « nous ne savons que demander pour prier comme il faut » mais l’Esprit « vient au secours de notre faiblesse » (Romains 8, 26).

 

La prière est donc toujours proche de moi. Dans un certain sens, mon existence même est prière, mais d’une manière inconsciente. Des moments de crise, paroxysmes ou silence intense, peuvent la faire surgir. La discipline de l’Eglise, la prière du soir et du matin, l’eucharistie dominicale, même vécues dans une certaine aridité, contribuent à dégager notre cœur de cette chape de distractions, de soucis, qui nous coupent de notre précieux trésor. La méditation, de préférence de l’Ecriture, peut nous ouvrir au souffle de l’Esprit (il suffit de résister à la tentation de se complaire en elle-même, dans une sorte de pulsions infantile...) La prière en commun, portée par le chant, si elle ne succombe pas au ritualisme ou à l’esthétisme, est aussi une voie importante. Nous sommes appelés à devenir ce que nous sommes au fond de nous-mêmes, des « prières vivantes » (André Louf).

 

Certes, dans la culture actuelle, il y a difficulté à se recueillir. Mais nous pouvons nous imposer chaque soir, porte fermée, téléphone décroché, quelques minutes de silence. Nous devons distendre notre relation au temps, prendre, de loin en loin, le temps de nous étonner, de « faire eucharistie en toutes choses » comme le demandait saint Paul. Nous éveiller au miracle d’exister (les êtres, les choses, soi-même) et cet éveil même est lumière de Dieu, rappel qu’Il se révèle en se cachant, qu’Il est secret et Amour. Une brève invocation, comme celle qu’utilise ou qu’a utilisé l’Orient chrétien peut beaucoup nous aider car, en la pratiquant, nous découvrons que nous avons beaucoup plus de temps pour prier que nous le pensions. Célébrer la vie, la Source de vie, rend vivant et capable de faire vivre.

 

Dans ce continent de la prière, il n’y a pas d’hommes et de femmes ordinaires. Quand le cours de la vie brusquement s’accélère, comme une rivière lorsqu’elle franchit des rapides, tout être

 

humain est capable d’une prière qui est un cri : il peut trouver des mots bouleversants dans leur simplicité même. Tout être humain est misérable dans la prière ; tout être humain est génial dans la prière. Un jour où j’étais, pendant un bombardement, caché dans une cave avec un inconnu parfaitement banal, ce dernier s’est mis à invoquer la bonté, à implorer pour lui et pour tous le don de la bonté...

 

Certes dans la prière, le mieux est de ne faire que balbutier sa gratitude, son émerveillement devant l’abîme – de joie, de beauté – que nous révèle ce Dieu pour nous incarné, crucifié, qui ressuscite et nous ouvre des voies de résurrection. Mais on peut dire aussi qu’il faut tout demander dans la prière. L’homme et la femme ordinaires savent à la fois célébrer et demander. La révolte aussi peut constituer une prière qui, partant d’une image de Dieu qui en réalité masquera son absence, fait appel à une présence secrète qui donne le courage du refus et du combat. Qui, partant d’un Dieu humain, trop humain, au point d’être une image vaine, fait appel à un Dieu vraiment divin...

 

Tout homme et toute femme portent en eux l’angoisse de la mort. Ils tentent de la fuir en dénonçant des ennemis (donc il leur faut des ennemis), en les détruisant, s’ils le peuvent, par l’esclavage et la torture. La découverte, par la prière, que nous sommes ressuscités dans le Ressuscité, que la mort est vaincue et n’est plus désormais qu’un passage, une « pâque », nous permet, comme le demande paradoxalement (en apparence) l’évangile, « d’aimer nos ennemis ». C’est ainsi que nous deviendrons, un peu, non d’une manière volontaire, mais par l’élan même de notre vie, des hommes et des femmes de paix. Qui cherchent inséparablement la justice et la miséricorde, comme le disent les Béatitudes.

 

Qu’importe le lieu de la prière, que ce soit une somptueuse église de Rome ou un baraquement de ce qu’on appelait le « tiers-monde ». La véritable Eglise, ce sont des hommes et des femmes qui communient dans la prière. Si l’histoire le permet – et toujours elle permet, si peu que ce soit, parce que la prière la modifie -, ces hommes et ces femmes deviendront des créateurs de beauté. Ils suivront l’exemple, dans l’aujourd’hui de Dieu, des bâtisseurs de la basilique Sainte Marie-du-Travestere à Rome. Ce n’est pas un hasard si l’art des catacombes a fleuri dans l’Empire romain, au temps des persécutions : la prière est vraiment la mère de la beauté...

 

Petite boussole spirituelle pour notre temps de Olivier Clément aux éditions DDB, p. 214-21

 

POUR TOUS, autour du lever et du coucher, retrouver l’attitude de Marie Madeleine aux pieds du Seigneur et invoquer Son Saint Nom dans une contemplation aimante et silencieuse (pas moins de vingt minutes).

 

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Ainsi

 

Tu es

sans être,

 

Tu viens

sans venir,

 

Tu vas et viens

entre nos mots

 

Sans jamais

les saturer

de présence.

 

Tu dis

si peu,

 

presque

rien,

 

mais,

 

de ce creux

dans nos pleins

 

monte

l’infime

 

qui transfigure

le chemin...

L’imprononçable de Francine Carrillo, éditions Labor et Fides, p. 21