MESSAGE POUR les théophanies

Le mot de l'évêque

 

Chers amis,

Après la célébration du temps de Noël, l’Eglise entre dans un moment particulier que le cycle liturgique nomme traditionnellement « Epiphanies » du Seigneur. Le mot « Epiphanie » - d’origine grecque- signifie manifestation ou apparition - epi, « sur » et phaino, « se manifester, apparaître, être évident » ; le verbe phanein voulant même dire « briller ».
Une épiphanie est une « apparition », une « manifestation » de la Présence de Dieu « sur » le monde. Dans les premiers temps de l’Eglise, tous les chrétiens célébraient le même jour (le 6 janvier) trois aspects de cette manifestation :
-    manifestation aux nations à travers l’adoration et l’offrande des Rois Mages (encore célébrée de nos jours en Occident à la même date du 6 janvier) reconnaissant dans l’enfant enveloppé de langes, la Présence de la plénitude de Dieu ;
-    manifestation de la Nature Divine de Jésus reconnu comme Christ et Fils de Dieu – le mot grec christos traduisant le mot hébreu messiah qui veut dire oint – sur les bords du Jourdain à l’occasion de la fête de la « Théophanie » - littéralement « manifestation » du Theos, Dieu en grec - où la Présence transcendante et mystérieuse de « l’Etre qui Est-ce qui Est » se révèle comme le mystère d’Amour de la « Trinité » ;
-    manifestation de la mission de Jésus à travers le Signe fondateur du changement de l’eau en vin accompli aux noces de Cana en Galilée (Jean 2, 1-12).
De manière très prosaïque, le mot épiphanie est aujourd’hui associé en France à la coutume très populaire de la « galette des rois ». Mais se souvient-on alors de la belle histoire des rois mages que sont censées symboliser les couronnes dont sont coiffées les têtes de ceux et celles qui recueillent la fameuse fève ?...

Ainsi, si les manifestations de la Présence de Dieu aux Rois Mages, sur les bords du Jourdain et aux noces de Cana sont qualifiées sensu stricto d’épiphanies par la Tradition de l’Eglise, nous pourrions dire dans un sens beaucoup plus large que tous les grands moments de la vie du Christ sont des moments d’épiphanie, de manifestation, d’apparition de la Présence de Dieu. Ainsi Dieu apparaît de manière secrète, presque clandestine, lors de la naissance de Jésus à Bethléem ; Il apparaît de manière lumineuse lors de Sa Transfiguration au mont Horeb ; Il apparaît aussi de manière absolument glorieuse et royale lors de Sa Résurrection en n’oubliant pas aussi Sa manifestation dans le visage défiguré du Crucifié.
Mais plus profondément encore, tout évènement aussi simple soit-il – toute pensée, parole et action – apparaît dans la vie de Jésus comme une épiphanie du Vivant, comme une véritable apparition de la Présence du Saint émergeant des profondeurs des réalités relatives qui semblent La voiler. Pour qui a les yeux pour voir, en reprenant une belle inspiration du père Jean-Séraphin, « le monde des apparences peut devenir alors le lieu de l’apparition d’une Présence ». Pour se rappeler finalement qu’au cœur de la finitude du monde, il y a plus que le monde, il y a la vastitude lumineuse du Royaume ; qu’au cœur de notre temps, il y a plus que du temps, il y a de l’éternité ; qu’au cœur de notre vie mortelle, il y a plus qu’une vieille vie fatiguée, il y a de la vie éternelle…

Et c’est sans doute là, l’une des principales raisons d’exister de la belle « Matière » créée que le Christ est venu sauver. Dans Son enseignement, la matière n’est pas « illusion » ou « tombeau de l’âme » ; elle est le lieu sacré d’une Présence appelée à apparaître, à se manifester. Et l’un des aspects fondamentaux de l’Art de Vivre que le Maître de Nazareth nous a transmis dans les Evangiles est d’apprendre à honorer la matière des mondes, « sans mépris, sans idolâtrie » - toujours selon une belle expression du père Jean-Séraphin -, apprendre à être passant dans la matière, apprendre à passer du monde des apparences au monde des apparitions ; du monde de l’Apparence au monde de l’Apparition.


Dès lors, « tout est signe et nous fait signe », tout devient occasion d’accès à une vie plus haute, plus vive, plus vaste. Et là où les disciples voulaient remonter à tout prix à la cause première de l’évènement : « Rabbi, qui a péché, lui ou ses parents, pour qu’il soit né aveugle ? », Jésus les invite à faire de tout évènement apparemment heureux ou douloureux, une occasion d’accès à la Vraie Vie, une occasion d’apparition de la Présence, de Sa Présence, de la Présence du « Je Suis » qui fonde toutes choses : « Ni lui, ni ses parents n’ont péché, mais c’est pour que soient manifestées en lui les œuvres de Dieu » (Jean 9, 1-2)…

Dans l’espace de nos vies personnelles et collectives tellement bouleversées aujourd’hui, dans l’effondrement de tous nos repères habituels, face aux grandes questions émergeant de nos sociétés en feu, il est important de s’interroger sur les multiples causes qui continuent à nourrir le désordre ambiant... En revanche, il nous faudra régulièrement quitter le registre de débats d’idées souvent trop stériles pour entrer dans une pratique réellement opérative et changer de regard sur « tout ce qui nous arrive d’agréable ou de désagréable ». Quitter le monde du « pourquoi ? » pour entrer dans celui du « comment ? Comment faire de tout ce qui m’arrive, un lieu d’avènement du sujet de l’Etre ou de manifestation des œuvres de Dieu ? Comment l’évènement absurde, incompréhensible, comment le visage aimé mais aussi inconnu, le visage de l’étranger, du pauvre, du riche, de l’autre inaccessible peuvent devenir une aide pour mieux voir, mieux discerner, mieux aimer ? Selon le dire de certains, c’est d’ailleurs la seule question qui restera à la fin du chemin : « Comment as-tu aimé ? »

En ce début d’année 2018, il nous faudrait sans doute marcher avec cette question au creux du cœur et se souhaiter les uns aux autres toujours plus de Conscience et d’Amour pour célébrer avec gratitude les merveilles que le Seigneur accomplit chaque jour. Se souhaiter de traverser les inévitables épreuves personnelles ou collectives comme des moments d’Apocalypse, de révélation, de venue au jour d’une Vie plus haute…
Faire vœu d’émerveillement dans la clarté des jours heureux ; faire vœu de patience dans la tempête des jours malheureux…

Chaleureuses bénédictions...
 
Évêque Martin