MESSAGE POUR L’ÉTÉ

Le mot de l'évêque

 

Bien chers frères et sœurs en Christ,

Le terme de « programme » a beaucoup mobilisé notre attention pendant la longue période électorale que nous venons de traverser : programme social, programme politique, programmes en tous genres que les candidats n’ont eu de cesse de présenter aux citoyens afin de définir les grandes orientations censées améliorer leur vie quotidienne...
Mais il est un programme essentiel dont nous n’entendons jamais parler, un programme que l’Église nous présente pourtant chaque année au moment de la fête de la Pentecôte, célébrée cette année quasiment à la fin du temps électoral : le programme « social » de la Trinité !... C’est en effet autour de ce grand évènement liturgique que nous sommes introduits de manière privilégiée dans la contemplation de la splendeur de l’œuvre Trinitaire. Les textes liturgiques nous plongent alors dans le Mystère abyssal de l’Être Divin. L’art liturgique vient à notre secours à travers la célèbre icône de la Sainte Trinité écrite par le moine Andreï Roublev au début du XVème siècle et que beaucoup connaissent aujourd’hui. Cette icône dans laquelle la Sainte Trinité est dépeinte sous la forme des trois anges qui ont visité Abraham et Sarah (Genèse 18) symbolise au mieux selon le point de vue de la Tradition orthodoxe, le Mystère de Dieu.
Mais, in fine, qu’est-ce que ce programme nous dit sur Dieu ? Et qu’est-ce qu’il nous dit sur l’être humain ?
Selon la pensée traditionnelle développée par l’écrivain orthodoxe Kallistos Ware dans son ouvrage « L’île au-delà du monde » (éditions du Cerf), Dieu se révèle un Être de communion. Comme le dit Mgr Jean Zizioulas, métropolite de Pergame : « l’Être de Dieu est un Être relationnel ». Dieu « n’est pas un Dieu solitaire », « un sublime célibataire » mais une communion de trois Personnes, co-éternelles et co-égales : chacune d’elles est entièrement ouverte aux autres ; chacune d’elles se donne et se reçoit des deux autres dans le mouvement perpétuel d’une « danse en rond » que les théologiens nomment périchorèse. Le Père, le Fils et le Saint Esprit s’interpénètrent l’Un l’Autre, chaque personne habitant dans les deux autres dans un mouvement incessant d’Amour mutuel, dans un mystérieux dialogue intemporel. Dieu est Amour : non pas amour de soi mais amour mutuel et partagé. Dieu est échange, don de soi, solidarité ; Dieu est « social » ! Et cela ouvre des perspectives saisissantes, révolutionnaires, pour l’être humain. Comme l’a écrit Vladimir Lossky : « Entre la Trinité et l’enfer, il n’y a pas d’autre choix » !
En effet, si les êtres humains sont créés à l’image de Dieu, comme le précise l’Écriture (Genèse 1, 26), ils sont créés à l’image d’un Dieu trinitaire. Parce que Dieu est un être relationnel, la personne humaine à l’image de Dieu est aussi relationnelle. Elle n’existe en profondeur qu’en relation dynamique avec un autre... Puisque la réciprocité fonde la personne, il s’ensuit que « j’ai besoin de l’autre » pour être moi-même. Je ne suis vraiment humain que si je suis en relation avec les autres à l’image de la Sainte Trinité.
Il nous faut alors clairement poser la distinction entre ce que nous appelons ordinairement l’individu et la personne. Ces termes sont souvent employés indifféremment comme synonymes, il y a pourtant une différence fondamentale entre ces deux appellations : l’individu (en grec, atomon) désigne l’être humain isolé, séparé, enfermé, « égocentré », non relié, en compétition ; la personne (en grec, prosopon) signifie l’être humain en relation, en communion, ouvert, capable de vis-à-vis, collaborant...
Ce n’est donc pas l’individu qui est à l’image de la Trinité mais la personne.
Nous comprenons alors pourquoi Vladimir Lossky affirmait qu’il n’y a pas d’autre choix qu’entre la Trinité et l’enfer. Tant que nous entrons en relation avec l’autre à partir de l’individu, en refusant de l’accueillir dans sa différence, en le « combattant » ou en le « dévorant », nous restons séparés, enfermés dans l’égocentrisme ; nous restons en enfer… Si nous ouvrons à l’autre la porte du cœur, si nous osons le « oui » à sa différence, nous entrons dans l’espace ouvert de la personne capable de don, capable d’altérité ; nous entrons dans la « danse en rond » de l’Amour à laquelle nous appelle
l’Être Trinitaire.
« L’enfer, c’est les autres ! » écrivait Sartre. Pas sûr que le penseur ait vu juste !
L’enfer, ce n’est pas les autres mais moi-même quand je refuse obstinément d’entrer en relation avec l’autre, avec l’Autre ; quand je m’absente du modèle relationnel fondateur du « programme » trinitaire. La Trinité est bien « le paradigme ultime des relations personnelles » comme l’écrivait si profondément Raimon Panikkar. C’est l’antidote au mal qui ronge les profondeurs de l’espace relationnel personnel et collectif, en permettant enfin à chaque personne de s’épanouir dans une altérité qui ne brise pas l’union et dans une unité qui n’abolit pas les différences.  
N’est-ce pas de manière ultime ce mouvement de « la danse en rond » reliant les trois personnes divines, danse de l’Amour mutuel que nous sommes appelés tous ensemble à signifier sur la terre : « Qu’ils soient un comme nous sommes un, moi en eux et toi en moi, qu’ils puissent être parfaitement un. » (Jean 17, 21-23)

Que le temps de repos qui s’approche pour beaucoup d’entre vous, chers amis lecteurs, soit un temps de régénération, de paix, de joie aussi…
Chaleureuses bénédictions à l’orée de l’été nouveau…

+Martin, évêque de l’E.O.F.